Je ne vois guère que Artaud qui ait eu les couilles d'envisager l'humain au prisme de perspectives fécales. Pourtant, pour tous, chier est primordial, & il n'y a rien d'obscène, ni dans l'acte, ni dans la pensée même de déféquer ou de « couler son bronze ». L'humain, dans la littérature, ne chie que rarement, & l'on à tôt fait de taxer celui qui fait chier son personnage de pervers dégueulasse. C'est un fait : l'homme se cache pour se vider de toute la merde stockée dans ses intestins, & il dissimule ses crottes à consistances variables dans les égouts de la ville ― « les Venise de merde », comme le disait si bien Milan Kundera. On se cache, on s'enferme dans les cabinets, car il est indigne de faire caca. Ne dit-on pas que si l'on veut faire tomber de son piédestal celui ou celle qu'on adule, il suffit de l'imaginer crispé sur son trône de faïence ? Honte & déshonneur pour celui qui, peuchère, se fait surprendre dans cette pourtant bien naturelle posture. Mais ne dit-on pas aussi que nulle journée ne se passe tranquillement si, dans les minutes qui suivent le réveil, après le premier café & le premier clope, on ne passe pas par les chiottes pour se vider le bide de tout ce qui l'obstrue. Au-delà du mécanique, mais non séparé des nécessités organiques (cela devrait aller sans dire), chier est une question d'éthique : vidange du non-assimilable, déchets de la digestion évacués de soi pour laisser de la place à une nouvelle ingestion. Il y a comme un lien étroit, & pas seulement métaphorique, entre évacuer de soi la merde contenue dans le gros intestin & évacuer de soi des pensées ― le non-assimilable du ventre métaphysique, ce qui obstrue les conduits si on ne s'en débarrasse pas. En allant chier de bon matin, c'est toute l'accumulation de la veille au soir & de la nuit qui se sépare de soi ― alimentaire & autre ; c'est faire de la place pour tout ce que le jour nouveau comporte de nouveauté. Que l'on regarde à présent, de cet angle de visée, la diarrhée ou la constipation : la constipation comme incapacité ponctuelle à se débarrasser de l'inassimilable & des déchets organiques que le caca transporte dans son emballage particulier. Ne pas pouvoir évacuer sa merde & ne pas pouvoir se débarrasser des pensées déchectueuses ne sont pas seulement deux pathos du même ordre, mais il s'agit peut-être bien là d'une seule & même équation : on n'en finit jamais avec ce qui nous ruine le sang. Que l'on regarde aussi, à l'étalon de cette interprétation peu banale, toute littérature, toute poésie, toute philosophie... Écrire est un acte fécal, ou plus exactement : écrire & chier sont une seule & même chose. Peut-être est-ce pour cela que les humains se cachent aussi pour écrire


